EUSKAL ERLE BELTZA (Apis mellifera mellifera)

Par Michel SETOAIN[1]

1°) Présentation de l’abeille noire en Europe

C’est l’abeille « historique » qui s’est développée dans l’ouest de l’Europe depuis environ 1 million d’années. Après un repli dans le sud ouest de la France et les régions méditerranéennes durant la dernière glaciation, elle a reconquis son habitat originel il y a environ 8000 ans à la fin de la glaciation de Würms.

Elle occupe une zone allant du sud de l’Espagne où elle rencontre Apis iberica, jusqu’au cercle arctique, même si l’apiculture s’arrête à une latitude de 60°N et de l’ouest de l’Irlande au Mont Oural à l’est de L’Europe.

Diapositive1.jpg

Alpatov 1976. (in Abeille noire, Frederic Luttner et Al.)

Cette ubiquité a permis son introduction en Amérique du nord, en Australie et en Nouvelle Zélande.. Sa capacité d’adaptation s’explique par une variabilité génétique acquise au cours de son histoire évolutive.

Génétiquement elle est plus proche de l’abeille Africaine que de l’abeille Italienne (Apis ligustica).

Au cours des siècles, cette abeille sauvage s’est adaptée aux différents milieux qu’elle a colonisés grâce à la sélection naturelle permise par son « pool génétique ». Elle a donné différentes populations ou écotypes adaptés aux caractéristiques climatiques de chaque région. Ainsi, l’abeille noire du Pays Basque constitue un écotype particulier, des 2 côtés des Pyrénées.

2°) Intérêts de « euskal erle betza »

L’écotype présent au Pays Basque est intéressant pour son adaptation au climat océanique humide et aux hivers longs.

Cette espèce rustique s’adapte bien aux zones de montagne. Elle est peu pillarde et résiste bien aux maladies. Elle est adaptée à la production de miel et de pollen.

Durant les printemps pluvieux et frais (notamment au mois de mars au Pays Basque), la reine adapte sa ponte à la baisse de l’offre en nourriture et permet ainsi la survie de la colonie. Sa rusticité en fait l’abeille idéale pour le néophyte mais aussi pour le professionnel.

Sa capacité de pollinisation est intéressante . En effet, elle « visite » une plus grande variété d’espèces végétales que la plupart des autres races d’abeilles, favorisant ainsi la fécondation d’un plus grand nombre d’espèces végétales et contribuant ainsi au maintien d’une meilleure biodiversité.

Elle essaime moins que d’autres races concurrentes, assurant ainsi une production de miel régulière.

Diapositive2.jpg

Reine d’abeille noire marquée en bleue (année 2015). (Photo M. Setoain).

3°) Menaces qui pèsent sur l’abeille noire.

L’abeille noire subit les mêmes menaces que toutes les autres races d’abeilles, à savoir l’emploi d’insecticides dans l’agriculture, et notamment les néonicotinéoïdes, le développement des cultures OGM dont certaines secrètent des insecticides contre les pyrales, sans garantie que les autres insectes soient épargnées, l’arrivée de prédateurs allochtones tel que le frelon asiatique, ou des parasites comme le varroa etc….

Mais l’abeille noire du Pays Basque est actuellement à un tournant de son histoire. Après avoir évolué durant 80000 ans et s’être adaptée aux différents changements environnementaux, un nouveau danger la guette: sa disparition liée à des causes anthropiques.

En effet, à l’instar des autres productions agricoles, l’intensification de l’apiculture par la création de grosses unités de production a conduit les apiculteurs à rechercher des abeilles trés productives. Certains on introduit des abeilles caucasiennes qui ont une langue plus longue qu’Apis mellifera et récoltent donc plus de nectar (mais propolisent beaucoup la ruche et rend les visites plus longues), d’autres ont choisi l’abeille italienne (Apis mellifera ligustica) plus adaptée à la production intensive de gelée royale (mais qu’il faut souvent nourrir) d’autres la carnilonienne (Apis mellifera carnica) pour sa douceur (mais a une propension à l’essaimage important). Ainsi, on a pu amener en milieu ouvert différentes races d’abeilles qui se sont répandu dans la nature, certaines retournant à l’état sauvage.

Afin de maintenir une souche la plus proche des populations originelles du Pays Basque, les associations d’apiculteurs du Pays Basque sud, ont développé une production d’essaims à partir de souches ancestrales trouvées à Oñati et Goizueta.

le cas particulier de l’abeille Buckfast.

Au milieu du XXeme siècle, les colonies d’abeilles sont décimées en Grande Bretagne. Un apiculteur, le frère Adam de l’abbaye de Buckfast, apiculteur confirmé, décide de créer une nouvelle race d’abeilles qui serait à la fois productrice de miel, rustique , résistante aux maladies et douce pour faciliter le travail de l’apiculteur. Pour arriver à ses fins, il croise l’abeille noire avec d’autres sous espèces d’abeilles, en arrivant à stabiliser la race avec des croisement consanguins (pourtant difficiles à réaliser en apiculture) grâce à l’insémination artificielle. Cette nouvelle race appelée Buckfast connaît actuellement un grand succès dans certains pays Européens et notamment en France. La société qui commercialise ces abeilles est trés bien organisée, les reines étant livrées par courrier (enfermées dans une cagette et mises dans une enveloppe) chez n’importe quel apiculteur.

Cette race productive et douce a été adoptée par certains apiculteurs professionnels mais aussi par beaucoup d’amateurs débutants. En effet, son comportement calme rassure les apiculteurs néophytes, mais leur manque de technicité conduit souvent à des échecs, cette race exigeant un niveau technique certain.

Actuellement, l’abeille Buckfast s’est jointe aux autres races allochtones pour essaimer dans la nature et surtout se croiser avec l’abeille noire, causant une pollution génétique importante chez l’abeille locale. Il faut savoir que l’apiculteur ne contrôle pas la fécondation des abeilles (sauf cas très rare d’utilisation de l’insémination artificielle). Les mâles ou faux bourdons, toutes races confondues, se retrouvent dans des zones de reproduction où ils attendent l’arrivée de reines vierges qui se feront féconder successivement par une trentaine de mâles. Ces reines donneront naissance à une génération génétiquement polluée que l’on peut observer sur la morphologie des abeilles: l’abeille noire de souche pure étant noire ( comme son nom l’indique) l’abeille introgressée ayant un abdomen plus ou moins orange en fonction du taux de pollution génétique.

Diapositive3.jpgAbeille noire butinant une fleur d’abélia. Photo. M.Setoain

4°) L’abeille noire peut elle être sauvée?

A l’instar d’autres régions d’Europe[2], il n’est pas trop tard pour réagir. En 2012, un conservatoire de l’abeille noire (Euskal Erle Beltza[3]) a été créé, dont le siège social est situé à Itxassou. Il s’est fixé plusieurs objectifs à moyen et long terme:

– Informer.

Grace à l’aide du « conservatoire des races d’Aquitaine », une plaquette a été publiée afin de faire connaître et reconnaître l’abeille noire locale par les apiculteurs amateurs. Cet outil de communication, est utilisé dans les différentes manifestations apicoles.

– Former

Parallèlement, des cours d’initiation à l’apiculture sont proposés aux amateurs, ce qui conduit les apiculteurs potentiels à se familiariser avec l’abeille noire tout en maîtrisant les techniques apicoles

– Fournir des essaims

Le conservatoire a acheté les premiers essaims (descendants des abeilles d’Oñati et Goizueta) en mai 2014, et compte poursuivre la mise en place du conservatoire avec d’autres achats en 2015. Ainsi, il pourra être proposé dans l’avenir, des essaims de qualité aux apiculteurs qui désirent travailler avec l’abeille noire local

– Mettre en place une zone de fécondation

Afin d’avoir des abeilles non introgressées, il faut que les jeunes reines puissent être fécondées par des mâles d’abeilles noires. Pour cela, des ruches seront installées dans le conservatoire des cerisiers d’Itxassou, afin d’y transporter les jeunes reines à féconder. Cette opération devrait être possible à partir du printemps 2016.

Le chemin à parcourir est encore long, mais de plus en plus de personnes (apiculteurs ou non) sont intéressées par le programme de sauvegarde de l’abeille noire du Pays Basque. L’enjeu est important, car il s’agit de maintenir la biodiversité, de sauver un réservoir génétique irremplaçable et d’empêcher l’appauvrissement de notre patrimoine culturel, l’abeille noire ayant marqué de son empreinte la culture rurale de notre Pays.

Bibliographie:

– F.RUTTNER, E. MILNER, J.DEWS • Origine et distribution • Caractères comportementaux • Caractères morphologiques de lʼabeille noire • Variabilité géographique dans les populations dʼabeille noire: in Abeille noire.

– I. MIGUEL, M.IRIONDO, L.GARNERY, W.S. SHEPPARD, A.ESTONBA: Euskal Herriko erlearen karakterizazio genetikoa; bertako erlearen konserbazioa. Euskal Herriko Unibersitatea[4]

– A.N.K. TOULLEC : ABEILLE NOIRE Apis mellifra mellifera, HISTORIQUE ET SAUVEGARDE. THESE de doctorat vétérinaire (faculté de médecine de Créteil. 1984)

[1] Apiculteur et membre du conservatoire de l’abeille noire du Pays Basque

[2] La Belgique, la Suisse et plusieurs régions françaises ont lancé des programmes de sauvegarde de l’abeille noire, sans oublier le Pays Basque sud.

[3] Association « Euskal Erle Beltza » chez Fred Forsans maison Pelloenea Gibelarte 64250 Itxassou; email: erlebeltza@laposte.net

[4] traduction : Caractérisation génétique de l’abeille du Pays Basque ; conservation de l’abeille locale. Université du Pays Basque (Bilbao)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :
search previous next tag category expand menu location phone mail time cart zoom edit close